On est si vulnérable

Martine Moulin

Sommaire

- Moi
- Avant
- Les derniers moments
- A l'hôpital
- La Clinique
- Comptes rendus médicaux
- Le retour
- Mes enfants
- Le rêve
- Ma solitude
- Le groupe des aphasiques
- L'or des amazones
- L'YMCA
- Vacances 2002
- Le permis de conduire
- Mes chats
- Tobby
- Tobby et Gribouille
- L'arrivée de Laurent
- « Melle G.R., un si joli faciès »
- Visite à Vienne avec l'YMCA
- Concours de peinture
- Un artiste
- Escapade en Suisse
- Traitement par toxine botulinique
- L'alimentation
- La musique et la danse
- La lecture
- L'ordinateur
- L'île de Ré
- La kinésithérapie
- Epilogue
- Martine Moulin
- Annexes
Ma solitude

Ma solitude, elle m'habite depuis deux ans. Deux ans que ma porte reste fermée ou presque. Deux ans qu'il me tarde de conduire, bien que cela ne plaise pas aux gens de C. Je vis ma joie et mes peines !
Est-ce que j'éprouve du plaisir ?
Oui à des brefs moments !
Est-ce que je suis triste, mélancolique ou joyeuse ?
C'est là le problème.
Qui suis-je ?
Oh !
Quand je me remémore tout depuis le début, je passe de vie à trépas.

Ma solitude de plus en plus me tombe dessus.

Mais qu'est-ce que la solitude ?

En fait, on n'est jamais seul, c'est dans leur tête que les gens se sentent seuls. S'ils ne sont plus au boulot avec leurs collègues, il y a toujours des bruits de voiture, de la musique, le brouhaha de la ville, les autres ne sont pas loin.

Pour moi, ça dépend des jours, quand je reste enfermée dans ma maison, je me sens seule, mais bien. Parfois, j'aimerais le silence absolu, le bruit des oiseaux me dérange mais on ne peut l'empêcher, c'est normal.

Dans les cloîtres vivent les moines, les gens vont y faire des neuvaines. Prier pendant neuf jours ce n'est pas pour moi, bien que j'irais volontiers passer une retraite. J'humerais au travers du sentier, dans le parc de l'abbaye, l'air frais du matin ; le midi, des moutons viendraient se dorer le museau, le soir après le repas, l'écureuil viendrait chercher des noisettes. Les cerfs brameraient et se joindraient aux biches pour apaiser leur soif. Moi, je serais un ermite.

L'aphasie nous rend inapte à discuter avec les autres. Si on écoutait les aphasiques, on ne se parlerait plus car on se comprendrait sans les mots.

La solitude n'existe pas.

Maintenant je suis plus réceptive, je sens des choses que je ne sentais pas du tout avant. Je fais attention aux détails qui passent inaperçus au commun des mortels, c'est comme si j'avais un autre sens. A dire vrai, c'est un problème car je vais moins vers certaines personnes, je n'apprends pas à les connaître.

Je me retrouve seule, c'est embêtant mais je fais ma vie toute seule, ça me plaît aussi.
C'est pour cela que j'aimerais travailler chez moi seule.

Quand on est seul, à travers les chemins escarpés longeant une rivière, c'est démentiel. Du cours d'eau, on entend le clapotis où s'entrechoquent les cailloux. Quelque part, j'ai l'impression que quelqu'un se joindra bientôt à moi. C'est peut-être un leurre, mais j'y crois.

Solitaire
Parfois je rêvassais
A demi inconsciente
Je marchais sous les saules dépouillés de leurs feuilles
J'allais au gré du vent
Parfois, j'aurais voulu être un ruisseau
Pour que vive l'instant présent
Je marchais
Nue, sans âme
La mélancolie de la terre
Ne m'attriste jamais
Mon cœur est si lourd
Que je sens qu'il explose
Il me paraît curieux d'être ce que je suis
C'est-à-dire quelqu'un
Je suis une femme dans le vide
Pour moi
C'est le commencement d'un monde
Ah ! Mille flammes
Milles feux
Mille lumières
Mille ombres
Je suis perdue dans la tourmente
La pluie
Le vent
Font frissonner mes vêtements
Je marche là
Peinant
Pour que s'ouvre en moi la joie d'exister
Etre solitaire c'est ne jamais pardonner

>>> Haut de page