On est si vulnérable

Martine Moulin

Sommaire

- Moi
- Avant
- Les derniers moments
- A l'hôpital
- La Clinique
- Comptes rendus médicaux
- Le retour
- Mes enfants
- Le rêve
- Ma solitude
- Le groupe des aphasiques
- L'or des amazones
- L'YMCA
- Vacances 2002
- Le permis de conduire
- Mes chats
- Tobby
- Tobby et Gribouille
- L'arrivée de Laurent
- « Melle G.R., un si joli faciès »
- Visite à Vienne avec l'YMCA
- Concours de peinture
- Un artiste
- Escapade en Suisse
- Traitement par toxine botulinique
- L'alimentation
- La musique et la danse
- La lecture
- L'ordinateur
- L'île de Ré
- La kinésithérapie
- Epilogue
- Martine Moulin
- Annexes
Vacances 2002

Clinique de convalescence

Vendredi 27 septembre à 17h
Créé en l964, la clinique est installée dans un château du 17 ème siècle, en bordure du Tarn, et dispose d'espaces verts importants.

Aujourd'hui, ses 120 lits sont répartis en :
- 15 lits de médecine
- 40 lits de soins-convalescence
- 65 lits de régime pour les personnes obèses.

Arrivées à V, Emilie et moi avons trouvé facilement la clinique, l'accueil est excellent, les délais d'attente sont raisonnables.
Nous avons parcouru des longs couloirs pour trouver la chambre, elle portait le numéro 420 au deuxième étage. C'est une chambre avec deux fenêtres donnant sur le parc, on y voit des écureuils. Elle est suffisamment propre, la peinture des tuyaux de chauffage s'écaille et on y voit un convecteur. Deux lits sont identiques, deux fauteuils accolés près des sommiers, deux penderies où l'on suspend des vêtements.
Dans le même temps, un médecin est arrivé, il demande pourquoi je suis ici, dans quel concept je le vois. Je lui ai répondu que je venais uniquement pour me reposer. Une diététicienne vient me dire qu'elle repassera samedi.

J'ai reconduit Emilie à sa voiture. Je suis au quatrième étage pour le repas du soir. J'avoue que je n'étais pas bien, je ne savais pas ce que je devais faire. Je me suis assise à une table, j'attends qu'une fille de salle vienne vers moi. Enfin ! Une très gentille dame me fait signe d'avancer. Je me retrouve avec des personnes plus âgées que moi. L'aide de service m'a découpé le poulet, j'ai oublié de lui demander de me couper la pomme, tant pis, je la mangerai comme ça. Ensuite, je me plongeai dans le parc. Il commençait à faire nuit, le froid me gagnait. Donc, je suis rentrée.
Là, dans ma chambre, je retrouve une femme qui se prénomme M. Elle a 46 ans, elle mesure lm70, elle a un cancer du sein droit et la vésicule qui ne va pas. Nos deux lits respectifs nous obligent à cohabiter, sans compter que nos deux matelas faisaient un bruit infernal la nuit.

Samedi 28 septembre
Moi, j'ai pris une douche à 6h. Après je me recouche. Le petit déjeuner arrive, du café à l'odeur de chicorée, deux biscottes et une compote. Nous nous préparons, ma voisine part pour le kiné à 2h, et moi j'attends la diététicienne dans ma chambre. Là voilà qui arrive. Elle commence à s'asseoir face à moi. A proscrire, la confiture que je mange sur mes biscottes, les deux carrés de chocolat, le soir, un litre de bouillon c'est trop, elle préconise un quart de litre. La diététicienne a bien établi mes repas.

Dimanche 29 septembre
La veille, on nous a dit « prise de poids ».
Nous voilà donc, partis à 7h 1/4 en robe de chambre. Arrivée à mon tour, j'ai perdu deux kilos. Je suis sérieusement emballée.
Après, on est retourné pour le petit-déjeuner. Pendant la journée, j'errais, je marchais sans but, je vagabondais dans le square. J'ai revu ma voisine, le lendemain matin, elle est partie en week-end.

Lundi 30 septembre
Je marche, je m'arrête pour le repas. Je suis contente.
Le Docteur C. est venu, je suis sortie pour laisser M. avec lui. Après c'est donc mon tour.

Mardi 1 octobre
J'ai dessiné loin du monde.
En me promenant, j'ai regardé un monsieur qui m'a dit que son père a eu la même maladie que moi, c'était à gauche. Comme moi, il avait 50 ans, il est mort à 92 ans. Il faut le faire. Dans l'ascenseur, un autre m'a avoué qu'il avait la même chose que moi, mais plus de trace, il venait à la clinique pour se reposer.

Mercredi 2 octobre
Aujourd'hui, j'ai décidé de me laver les cheveux.
L'infirmière m'a donné des petits feuillets pour avoir rendez-vous avec le cardiologue et la gynécologue.
Ce matin, on avait droit à des activités physiques avec le Docteur C. Elles n'ont pas eu lieu.
A 2h nous verrons la diététicienne qui va nous donner un cours sur l'éducation nutritionnelle.
Une infirmière a voulu que je lui confie mes médicaments. Je lui ai dit que je les prenais moi-même. Elle a remarqué que j'avais « Kik - Erik- I »|, la peluche que Laurent m'avait achetée. Si je ne me plaisais pas dans cette clinique, il faudrait que je lui en fasse part. J'ai répondu avec un énorme sourire « oui ».
M. et moi, nous avons fait le tour du parc. La porte de la petite chapelle était entr'ouverte, on est arrivées jusque devant l'autel. En haut, au centre, une peinture représentant la Vierge et l'Enfant entourés de deux saints, l'un plus petit que l'autre, le glacis empêchait de voir. C'est une voûte du style XVIIème siècle. La porte : c'est une beauté avec des clous partout ! Nous sommes allées dans une cour, là, sur une petite place se trouvait un puits. On imaginait une muse encordée, tournant autour du puits pour apporter de l'eau.
Vers 4h nous avons collationné.

Vendredi 4 octobre
J'étais prête vers 9h.
Après, je suis sortie faire deux tours du parc d'égale distance.
Vers 3h, le Docteur C. nous a fait une séance sur l'activité physique.
Ensuite, nous avons marché et nous sommes retournés dans nos chambres. A 4h 1/2, j'avais cours avec le kiné. On a commencé par la gym douce, elle m'a trituré l'épaule, me l'a balancée, m'a fait aller devant, en arrière, les cours de kiné paraissaient mieux que ceux que je suivais à C.

Samedi 5 octobre
Le matin se lève. Nous voyons du brouillard. Vers 14h, on va voyager en voiture, nous serons 4 pour aller à V., ville de 5000 âmes environ. La vieille cité aux structures moyenâgeuses, avec ses rues étroites et tortueuses nous laisse le privilège d'en faire le tour :
- L'église Saint Michel 19 ème siècle : Jean Maurin, maître d'oeuvre de la nouvelle église était prestigieux. Il fit d'importants travaux aux Jacobins de Toulouse, il construisit le cloître des Augustins. Il restait à décorer les murs du chœur, on a appelé un peintre toulousain Bernard Benezet.
- Les greniers du Roy 17ème siècle : C'est un immeuble de style Louis XIII, entièrement construit en briques, on le voit comme une équerre aux branches d'inégales longueurs. On a une vue d'ensemble des trois niveaux de construction. Pendant plus de 100 ans, les greniers du Roy étaient mal entretenus, des transformations déplorables ont eu lieu.
- La tour de défense du 12ème siècle : Très familière, qui impressionne par la qualité, elle s'intègre bien au paysage, on la découvre en arrivant à V. La forteresse est de style gothique (entre le style roman et le style renaissance) dans son architecture. La charpente du toit en forme de nef suscite l'enchantement de tous ceux qui viennent la voir. De ces trois monuments, on avait une émotion vive, comme une excitation joyeuse. Notre joie nous enthousiasmait.

Dimanche 6 octobre
Il a fallu se lever à sept heures, pour la prise de poids, j'ai maigri de quatre cent grammes, c'est peu !
Avant que son mari vienne chercher M. en voiture, nous avions décidé d'aller chez M.R., une patiente en très long séjour. Elle est au 4 ème étage (c'est ce qu'on appellerait les nouveaux bâtiments). La chambre est superbe, la salle de bain est magnifique. Dans la douche, un fauteuil roulant pour malade s'intègre bien. La salle de bain, on peut s'y mettre à deux, c'est magique.

Un handicap : qu'est-ce que c'est ? C'est une maladie, une malformation gênante dans les activités courantes au regard de M.R., je suis comme les autres, je ne suis pas handicapée.

M. est partie avec son mari.

Un homme se dirigeait vers moi, on a échangé plusieurs broutilles, mais je n'éprouvais pas le besoin de le suivre. Tous les matins, il part à V. pour jouer aux cartes, il voulait que je l'accompagne. Quelquefois, quand je marchais dans le parc, il allongeait ses pas, je savais qu'il me suivait, il accélérait et me rattrapait. Il voulait toujours m'amener jouer au bridge. Mais je ne savais pas jouer alors je coupais court.

Le temps est clément.

Mardi 08 octobre
Il fait beau.
M. va nous quitter. Nous attendons le médecin. J'ai revu le praticien pour mon oreille, il faut des gouttes.
Vers quatorze heures, on a rendez-vous avec le docteur P. : « Approche psychologique sur l'obésité ».
C'est un être charmant. Il sait donner du courage à n'importe qui. Les personnes grosses ne montrent pas leurs sentiments. Elles cachent leur chagrin. Quand le médecin explique un problème il se termine par un bienfait, demain, il va parler « d'amour ».

Mercredi 09 octobre
Il pleut. Malgré le beau soleil qu'on a eu ces jours-ci, il tombe des gouttes très fines aujourd'hui. Hier, dans la soirée est venue une Africaine partager ma chambre. Elle reste jusqu'à vendredi. Je n'ai pas dormi de la nuit. Qu'elle soit maudite. En respirant pendant son sommeil, elle fait un bruit assourdissant avec son nez. Le lendemain, elle me dit de ne pas fermer ses volets. Alors j'ai décidé que je fermerai les miens. J'étais bouleversée. Je lui lançai à brûle pourpoint qu'elle ronfle toute la nuit. Elle l'a mal pris. Elle ne me voyait plus, dans sa tête, je n'existais plus. En temps ordinaire, je lui en voudrais beaucoup, là, il n'en fut rien. Je ne la voyais que le matin.

Vendredi 11 octobre
Il pleut légèrement par petites averses. Ma petite noire est partie: elle réside au n°320. Le soir venu, dans la chambre est entrée avec son mari une dame qui avait subi une intervention chirurgicale sur une jambe. Elle a fait un AVC et une aphasie en 1984. Elle est très cool.

Samedi l 2 octobre
Le ciel est resté véritablement bleu. Le soir, on dort peu. Ma voisine ne fait que déranger
l'aide-soignant. Aujourd'hui, je n'ai pas trop mangé, je souffre d'otite. Le médecin en sortant m'a diagnostiqué des otites à répétition. J'ai mis gouttes sur gouttes, par surcroît je devrai repasser sur le billard.
Il va falloir coûte que coûte que je me débrouille si je dois me faire opérer.

Un jour nouveau
Je suis sortie faire deux tours du château et là j'ai réfléchi aux personnes qui savent s'encourager elles-mêmes. Il faut les féliciter chaque fois que c'est possible. Se sentir responsable de sa vie. Accepter ses défauts, ses handicaps. Même si cela n'a pas été facile, j'y suis arrivée. Deux ans et demi après l'AVC, j'ai retrouvé mon énergie, je garderai un merveilleux souvenir de cette clinique. Ça me suffit à moi-même. Ce ne sont que des petits riens qui font bondir mon cœur, je sais attribuer une âme aux choses. Je vais devenir comme avant, j'étais seule et je le resterai. C'est mon unique principe.

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