On est si vulnérable

Martine Moulin

Sommaire

- Moi
- Avant
- Les derniers moments
- A l'hôpital
- La Clinique
- Comptes rendus médicaux
- Le retour
- Mes enfants
- Le rêve
- Ma solitude
- Le groupe des aphasiques
- L'or des amazones
- L'YMCA
- Vacances 2002
- Le permis de conduire
- Mes chats
- Tobby
- Tobby et Gribouille
- L'arrivée de Laurent
- « Melle G.R., un si joli faciès »
- Visite à Vienne avec l'YMCA
- Concours de peinture
- Un artiste
- Escapade en Suisse
- Traitement par toxine botulinique
- L'alimentation
- La musique et la danse
- La lecture
- L'ordinateur
- L'île de Ré
- La kinésithérapie
- Epilogue
- Martine Moulin
- Annexes
L'arrivée de Laurent

Laurent est arrivé par l'avion de New York en passant par Paris. Son père avait du retard.
Les meilleurs copains étaient présents. Quand son père et Emilie apparurent, il y eut comme un flottement. L'ambiance est incertaine. Ne voulant pas rester avec son père, il prit la voiture de sa sœur et préféra rentrer chez lui.
Il m'a appelée le mardi. C'était pour moi un grand moment. C'est la première fois qu'il part si longtemps. Mon sac est prêt. Je suis heureuse. Ça sonne ! C'est lui ! Comme on est bien dans ses bras. Je ne lui dirai pas, mais cela se sent.
Ni une ni deux, on va prendre la voiture d'Emilie et non la mienne, il préfère.
Mes chats dorment dans un profond sommeil. Que vont-ils penser ?
Dans la voiture, on parlait à en perdre le souffle, Laurent faisait la discussion, certes, mais moi je la reprenais. On a trouvé le trajet très court. A T., on a pris le parking souterrain. Pour remonter, on a emprunté le monte-charge qui roulait tout doucement car les escaliers étaient trop dangereux pour moi, nous voilà à découvert sur la place.
Laurent voulait une paire de lunettes, voilà un an qu'il me le demande, je vais donc y pourvoir. Il a essayé différentes montures, rondes, carrées, rectangulaires. Ces dernières lui vont à ravir. En sortant, on s'est rendu chez F.F., boutique de décoration intérieure et quelle ne fut pas ma joie, je vais pouvoir offrir à Emilie un torse féminin sculpté dans du papier en couleur, mâché, la forme est vraiment originale.

Dans les magasins, Laurent a rencontré des personnes avec lesquelles ils sont liés d'amitié.
Ces amitiés sont éphémères mais d'autres sont plus durables.
Nous nous sommes restaurés pas très loin de chez lui.
Nous avons longé le kiosque du jardin des plantes en passant dans les chemins où piaillaient des paons, des canards et des oies. J'ai demandé à Laurent si on ne pouvait s'allonger un peu. On est arrivé autour d'une petite montagne qui surplombe le parc. Pour monter, pas de problème. Sur le parc, une vue splendide s'offrait à nous. Tout le tour, des garde-fous avec des sonnets pour inscriptions qui faisaient vibrer en moi un doux rêve.
Comme un poète, j'écris.
C'est incroyable.
Le banc est tapissé de mots, de poèmes, de versets.
Je ne voudrais jamais me séparer d'un endroit où j'éprouvai un plaisir éphémère, un peu naïf.
Pour descendre, ça s'avérait impossible. Une chance inouïe quand le bras de Laurent me saisit, j'ai pu « dévaler » allègrement et . . . prendre mon envol.
Laurent et moi, avons regagné son appartement. Là, j'ai eu le temps de rédiger mon poème.

Le petit kiosque du jardin des plantes

Ce matin, j'ai un rendez-vous avec
« Karim, Marlène, Bob, Marly, Ingrid, Jennifer »
Et tous les autres
L'amour côtoie la haine
Les amours naissants
Les amours brisés se mêlent et s'entremêlent
Juste ce qu'il faut
Pour faire passer des messages

  « Philippe, je t'aime
O je t'aimerai toujours »
« Toi et moi, pour la vie, si tu veux
Karim et Yann »

« J'aime le garçon à la veste rouge »
« Je suis le garçon à la veste rouge »
« j'? Nirvana »

« Souvenirs d'une classe formidable
Les 3emes de STE de 1992-1994  »

  « Tout le temps que je vivrai, tu seras en moi »

  « Je n'oublierai jamais les grands moments de bonheur passés auprès de toi »

« Je t'aimerai longtemps dans le silence et l'abattement »

  « Adieu mon amour et sois plus heureux maintenant »

  « Je voudrais être une larme
Pour naître dans tes yeux
Vivre sur ta joue
Et mourir sur tes lèvres »

  Il pleut aujourd'hui sur le petit kiosque du jardin des plantes
Que va-t-il advenir des messages d'amour
Tracés à la craie
Effacés. . .
Comme le temps qui balaie tout
Remise à zéro
Un espoir
Un message
A peut-être eu la chance de se concrétiser.

Arrivé le soir, Laurent a un rendez-vous pour dîner, moi-même je suis invitée. Ce sont des gens simples. Mon fils les a reçus aux Etats-Unis. Nous avons passé une bonne soirée. A notre retour à l'appartement de Laurent, il me soumet qu'on a du mal à communiquer avec moi, je ne discute pas. On a bu une décoction de plantes. Le lendemain, se trouvait le marché de Noël, on a piétiné, on a vite fait le tour. J'avais oublié ma carte bleue, Laurent l'a retrouvée dans la voiture. Avec Emilie, ce genre d'incident ne m'arrive jamais, avec Laurent, il parle tellement que je ne sais plus où j'en suis. Il me perturbe. Il me fait aller à l'endroit, à l'envers, « j'en perds la boule ».

Quel beau soleil !

Le soleil darde ses rayons sur les vitres de la voiture. Je passerais des heures dans le véhicule à prendre ses minces raies, pour bronzer mes deux yeux cernés. Il y a toujours quelque chose à améliorer.

Quelques instants plus tard, nous nous sommes retrouvés à C., lieu où l'on vend des livres et tout pour le bureau. Laurent m'a fait choisir des enveloppes et des feuillets et pour moi-même un simple Filofax pour l'année 2004.

Ce périple dura pendant trois brèves journées. Le lendemain, mon fils Laurent a pris sa voiture et me voilà revenue à mon point de départ à C. Il a monté mon sac à l'étage, m'a demandé s'il n'y avait rien d'autre à faire, a pris un café, un gâteau sec, un bisou et il s'en est allé.

Le 25 décembre arrive vite. La table est mise, les bouquets sentent divinement bon. Ils sont magnifiques, des roses avec des pétales rouges clairsemés de verts dans deux vases, un peu à l'identique. Emilie et Laurent sont arrivés plus tôt. On a installé les cadeaux près du sapin, ce fut une soirée exceptionnelle.
Vers minuit, nous allons distribuer nos présents. Le sacristain sonnait les cloches, à toute volée, elles s'entremêlaient, plusieurs sons crépitaient.
Laurent m'a offert, pour mettre sur la table, un set en Alpaga et un vase de chez J.A. Quant à Emilie, un porte-chéquier, il y a des lustres que j'en voulais un.
A trois heures du matin nous nous étendons dans un profond sommeil. Le lendemain matin, nous sommes partis assez tôt, j'ai dû prendre ma voiture. Emilie connaissait ma façon de conduire, quant à Laurent, un mystère. Arrivés à la maison, sur le balcon mon mari attendait avec un air méchant, cruel quand il se penchait sur nous. Je ne le sentais pas. J'éprouvai un sentiment désagréable en le regardant. Il a oublié de me saluer. Il m'a installée sur un siège de la salle à manger. Quand tout le monde fut assis, il nous sert l'apéritif. Emilie me parle, je ne la comprends pas, son père lui dit : « Mets-la sur le canapé ».
Le temps passe, j'ai la nausée, je dors. Vers quatre heures, il a fallu repartir, Laurent a pris ma voiture. Moi à sa droite, tout en laissant une petite brise qui venait me souffler un air frais sur mes cheveux. Emilie suivait avec sa voiture. Ma fille est restée avec moi toute la nuit. Vers onze heures du soir, je descendis les escaliers, je cherchais Emilie, elle lisait.
« Plus jamais je n'irai voir ton père ».
Ceci est la fin d'un grand épilogue, d'une affaire longue et embrouillée.
Le lendemain à huit heures mon mari vient chercher sa fille. Même pas un bonjour. Ils sont repartis dans sa demeure.
Depuis le jour de Noël je ne demande plus à Emilie de ses nouvelles. C'est une histoire finie.

A l'aéroport mon fils est parti le 29 décembre. Son départ m'attriste, me fait de la peine.
J'ai souvent peur qu'il arrive quelque chose à l'un ou l'autre de mes enfants.

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