On est si vulnérable

Martine Moulin

Sommaire

- Moi
- Avant
- Les derniers moments
- A l'hôpital
- La Clinique
- Comptes rendus médicaux
- Le retour
- Mes enfants
- Le rêve
- Ma solitude
- Le groupe des aphasiques
- L'or des amazones
- L'YMCA
- Vacances 2002
- Le permis de conduire
- Mes chats
- Tobby
- Tobby et Gribouille
- L'arrivée de Laurent
- « Melle G.R., un si joli faciès »
- Visite à Vienne avec l'YMCA
- Concours de peinture
- Un artiste
- Escapade en Suisse
- Traitement par toxine botulinique
- L'alimentation
- La musique et la danse
- La lecture
- L'ordinateur
- L'île de Ré
- La kinésithérapie
- Epilogue
- Martine Moulin
- Annexes
Avant

Nous étions en Avril 2000, je finissais mon périple à L.M., petit village dans le Lot surplombé par un superbe château datant du XIIIe siècle. J'y allais faire une restauration de peinture murale.

Quand j'ai terminé les restaurations, M.M., le restaurateur d'art qui m'employait me prit à parti. Nous avons longé un escalier qui nous menait au second étage et nous y avons découvert une toiture faite de bois sur lequel on pouvait voir des cieux avec des anges, un être spirituel entre Dieu et l'homme finissant par un chemin de croix. Des buis jalonnaient le sol, des personnages en miniature et on apercevait une magnifique petite maison. Là, M.M. m'a dit qu'on pourrait penser à restaurer le lieu, mais pour lui ce n'était pas le principal. Nous sommes descendus au rez-de-chaussée, c'était une merveille. Tout était cisaillé. Le décor était fabuleux, il y avait des bandeaux, des corniches, des fleurs d'acanthe, plantes méditerranéennes sur un chapiteau corinthien, un fleuron, une fleur appliquée au centre de l'abaque. Au-dessous, il y avait le Christ en majesté, entouré d'un lion, d'un taureau, d'un ange et d'un aigle. Nous nous sommes regardés sans un mot. Je me souviens que M.M. était très volubile, on ne pouvait que le laisser parler. C'était un original, et tout son savoir se reconnaissait au travers d'une ogive ou d'un pilastre.

Trois semaines passèrent, je me rendis chez M.M. et il parla de me reprendre. Sur le chemin du retour, en rentrant chez moi à C., je pleurais de joie, j'allais continuer la restauration, je me sentais bien, j'étais heureuse à l'idée de pouvoir retourner dans ce château. En effet, dans ce lieu magique, j'avais l'impression de devenir « une sainte », mais je m'interdisais de le penser.
Pourtant, il me semblait que j'étais une personne que le Christ avait mis en parallèle avec lui pour me donner des conseils. Je n'avais pas besoin de lui parler, il était omniprésent. Habituellement, je ne fréquente pas d'église, je fais en sorte de le sentir à mes côtés.

A la mort de papa, maman a eu l'idée de me donner une croix qui appartenait à mon père, il l'avait dans son porte-monnaie, il ne croyait pas en Dieu et je fis la même chose. Je n'arrive pas à m'en débarrasser et je me demande s'il me porte chance. Papa est mort à cinquante-neuf ans, une chose dont je suis sûre c'est que je mourrai au même âge que lui.

De retour à la maison, dès que j'ai eu rangé mes affaires, mis la lessive dans la machine à laver, pris un bain comme je n'en avais jamais pris, je me séchais les cheveux avec une serviette lorsque le téléphone sonna. C'est A., mon compagnon, déjà quatre années que nous sommes ensemble et que je ne regrette pas. Il a tellement de choses à dire que c'est trop long au téléphone. On va attendre de se voir. Je finis de me préparer. Quand il est sept heures, je ferme mes fenêtres, je prends mon sac et je suis sur le côté du trottoir à ouvrir ma voiture. A. vit à un kilomètre de chez moi. Il était chez lui. C'était une fête de se revoir. Mes cheveux l'amusaient, je les ai relevés en chignon, quelques mèches retombaient avec beaucoup d'énergie, il me les balaya.

J'étais assise près du feu dans la salle de séjour. A. était dans la cuisine. Je me sentais régénérée, j'étais libre, je n'étais plus prisonnière depuis que j'avais quitté mon mari. Je me sentais bien, la vie n'était plus monotone, j'avais appris à être toujours en éveil.

Nous avons terminé de manger. A. m'empoigna et nos deux corps se sont unis. Mais le lendemain, je ne me sentais pas très bien, j'étais comme un rat en cage. Je me levai, je tournai en rond, quelque chose en moi n'allait pas, quelque chose que je n'avais jamais ressenti auparavant.