A notre première rencontre, on l'appelait encore Madame CHAMELOT. Elle m'ouvrit la porte, me fit entrer dans cette grande demeure sombre, un peu délabrée et nous commençâmes à échanger quelques mots. Elle était seule, se déplaçait difficilement en boitant, s'exprimait tant bien que mal, mais je compris que cette maison n'était pas la sienne, qu'elle était provisoirement chez son ami parce qu'elle sortait de la clinique et qu'elle n'avait qu'une hâte, celle de retourner le plus rapidement possible chez elle.
Une rééducation à domicile commençait.
Après quelques semaines et selon sa volonté, elle réintégra sa modeste mais ô combien originale demeure, véritable cocon d'artiste avec une multitude de tableaux accrochés aux murs, dans le salon, le couloir, la cuisine, ses sculptures hétéroclites et son charmant jardinet où l'on accédait par une porte vitrée située à l'arrière. L'atmosphère si particulière qui y régnait permettait de penser que la locataire de ces lieux devait elle-aussi, être bien particulière. Un escalier en colimaçon permettait d'accéder à l'étage. Ses marches très dangereuses selon l'ergothérapeute venue visiter et donner son avis sur la fonctionnalité des lieux, compromettaient fortement le retour à domicile. Cet escalier conduisait à la chambre et à la salle de bain ainsi qu'à une autre pièce légèrement plus spacieuse et qui servait d'atelier où toiles, chevalet, cadres, aquarelles, pinceaux et autres instruments attendaient le retour de l'artiste.
Au fil des jours, des semaines et des mois, les progrès déjà accomplis avant la sortie de la clinique de réadaptation fonctionnelle se précisèrent. L'accession à une vie autonome où étape après étape, toujours plus de liberté et d'indépendance étaient acquis grâce à une volonté, un courage, une détermination sans relâche ainsi que des efforts constants pendant les séances de rééducation mais également des efforts dans le quotidien.
Le fauteuil roulant fut abandonné rapidement ainsi que les béquilles. Actuellement même si la jambe traîne encore, une simple canne et une vigilance de tous les instants, pour éviter les chutes, lors des déplacements, permet presque toutes les sorties.
Le bras droit et la main droite hélas ne sont plus du tout fonctionnels malgré une rééducation intensive, mais l'orthèse de repos portée quotidiennement fut également délaissée au grand dam des kinésithérapeutes et des médecins.
Martine Moulin assure seule les tâches ménagères, les courses, la confection des repas…même si elle bénéficie quelques heures par semaine d'une aide à domicile.
Les apprentissages ou « réapprentissages » ont permis sur le long terme cette indépendance chèrement gagnée. Réapprendre à expliquer sa situation lors de démarches administratives, réapprendre à communiquer avec les gens que l'on peut rencontrer tous les jours, les voisins, les commerçants…Réapprendre à écrire correctement et en utilisant la main gauche (voir annexes 1 et 2 écriture en début d'apprentissage), remplir les formulaires administratifs, écrire les courriers, vaincre l'appréhension de décrocher le téléphone pour répondre ou appeler une personne qui à l'autre bout du fil ne comprendra peut-être pas les mots bredouillés, les phrases mal organisées, si elle n'est pas suffisamment attentive et bienveillante. La conversation sera alors très limitée ou ne pourra avoir lieu renvoyant à notre aphasique son image douloureuse de personne handicapée dans la communication ou pire encore de personne perçue comme incohérente dans sa pensée alors que seuls les mots se bousculent et ne peuvent désormais exprimer de façon précise des idées pourtant bien claires.
Apprendre à conduire avec un seul bras sur une voiture adaptée, se heurter tout d'abord à certains médecins qui refusent de donner leur accord mais enfin après plusieurs mois de persévérance obtenir l'autorisation de conduire, le nouveau permis de conduire et un peu plus d'autonomie. Ne plus faire appel systématiquement au taxi pour se rendre aux consultations, faire les courses soi-même ou pouvoir se promener tout simplement.
Apprendre à se servir d'un ordinateur, à utiliser Internet pour communiquer davantage, chercher des informations et rester ouvert sur le monde. Tout ceci est possible actuellement malgré les difficultés importantes de mémorisation et de concentration, la volonté encore a permis de compenser les troubles.
Et combien de temps, de jours, de mois, d'années pour se réadapter à notre monde qui va trop vite sans jamais pouvoir rattraper le temps perdu et être dans les temps ? Le temps, c'est inutile de le compter ou de courir après, ce temps qui désormais n'est plus le même que celui des autres. Le temps de s'habiller le matin, le temps de préparer ses repas, le temps de manger en prenant garde de ne pas avaler trop vite ! Le temps de faire quelques pas mais justement en prenant tout son temps et surtout ne jamais accélérer ! Le temps d'expliquer son histoire, d'échanger quelques mots en contrôlant son débit, en maîtrisant ses émotions sous peine que les mots s'entrechoquent et qu'ils n'aient plus de sens.
Le temps s'est allongé et pourtant il continue sans cesse.
Alors qu'en est-il aujourd'hui de ce désir personnel ou de l'entourage de se réinsérer dans la société, de vaincre son handicap, d'être dans la communication ? Participer activement à un groupe, le groupe des aphasiques, l'association des peintres, l'association culturelle du foyer rural a été possible. Martine l'a souhaité et réalisé mais désormais son désir de solitude chaque jour grandit un peu plus. Et c'est dans son atelier, parmi ses toiles et ses pinceaux qu'elle exprime ses émotions, ses regrets, ses aspirations, ses désillusions…. Ce qu'elle préfère c'est se retrouver seule, face à elle-même et peindre pour ses enfants ou pour elle et assouvir ainsi sa passion loin du regard des autres, à l'abri de ce monde tumultueux en essayant de trouver ainsi un peu de bonheur et de sérénité.
Claire HEURTAULT
Orthophoniste
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