On est si vulnérable

Martine Moulin

Sommaire

- Moi
- Avant
- Les derniers moments
- A l'hôpital
- La Clinique
- Comptes rendus médicaux
- Le retour
- Mes enfants
- Le rêve
- Ma solitude
- Le groupe des aphasiques
- L'or des amazones
- L'YMCA
- Vacances 2002
- Le permis de conduire
- Mes chats
- Tobby
- Tobby et Gribouille
- L'arrivée de Laurent
- « Melle G.R., un si joli faciès »
- Visite à Vienne avec l'YMCA
- Concours de peinture
- Un artiste
- Escapade en Suisse
- Traitement par toxine botulinique
- L'alimentation
- La musique et la danse
- La lecture
- L'ordinateur
- L'île de Ré
- La kinésithérapie
- Epilogue
- Martine Moulin
- Annexes
A l'hôpital

Arrivée au service neurologique, je ne me souviens plus des gens que j'ai rencontrés. Puis, ce qui me revient à l'esprit, c'est un aide-soignant qui venait me brosser les dents. Il y avait de l'eau partout, « voilà une serviette, je crois que ça ira ». Il riait si fort que je n'ai pas compris.
Je n'avais plus envie de rien. Je voulais mourir. Je n'avais plus l'envie de vivre. Mais je m'accrochai à la vie parce que j'ai un fils qui a trente ans, qui s'appelle Laurent et une fille qui a vingt-quatre ans et qui se nomme Emilie. Ils donnent un sens à ma vie. C'est maintenant que je le pense. Au début de ma maladie, je pensais différemment. On aurait pu m'oublier, j'en aurais pas fait de cas. Heureusement que j'avais mes enfants, sans eux, je ne serais plus là.

C'était impossible d'exprimer ce qu'il y a de plus profond en moi. Je ne voulais pas que les autres décident pour moi. Mais je n'avais pas le choix. J'avais l'impression que la lumière et la beauté étaient maintenant réservées aux autres. Dommage, car elles sont infiniment belles.
A la naissance de mon fils et de ma fille, c'était quelque chose de merveilleux. Je pensais que les enfants étaient à moi, uniquement à moi, que c'était quelque chose qui m'était donné.
Plusieurs fois dans mon subconscient, j'ai cru que j'allais mourir.
C'était la mort…point.

J'avais une infirmière vraiment mignonne, elle devait avoir une quarantaine d'années. Elle avait les cheveux courts, coiffés à la lionne. J'avais l'impression que je l'avais pour moi. Elle venait me faire rire et quand elle était plus loin, tout au fond du couloir son hilarité venait jusque dans ma chambre.

Un matin, je me souviens c'était Emilie qui venait me rendre visite, Evidemment je ne pouvais lui parler, ni même bouger un côté et je voulais lui demander pourquoi elle arrivait si tard, alors je m'empressais de lui montrer la pendule que de mon lit, je voyais dans l'autre pièce après le couloir. Mais malgré tous mes efforts et les siens, on ne s'est pas comprises. Je n'arrivais plus à communiquer avec ma fille.

Toutes ces périodes-là ce qui m'a marquée, c'est que je ne pouvais me faire comprendre, je n'avais plus de raison d'être. J'en voulais à la terre entière d'être de ce monde.

Le matin, on pouvait entendre le neurologue avec ses étudiants discuter de ma situation. Le peu que j'entendais, ne me laissait présager rien de très agréable. Je me souviens qu'il venait avec une certaine aisance me demander si l'objet qu'il me présentait était un crayon, une montre, un bouton. Comme je ne répondais pas à sa question, il s'est arrêté. Ils sont donc tous sortis. Je me suis dit en moi-même, ce n'est pas possible, qu'est-ce que je fais ici ? Est-ce que je vais reparler, vais-je devenir un légume. Chaque jour, je m'endors en espérant ne plus me réveiller. C'est mon seul souhait.

La nuit qu'on pense silencieuse, se révélait être une cacophonie de bruits divers. J'entendais un brouhaha, le bruit d'un balai, on aurait dit qu'on passait la serpillière. L'aide-soignante allait de long en large, je la regardais, je n'en revenais pas, une personne aussi insolente, le moindre effort physique la démoralisait. Pendant ce temps, une infirmière venait aussi faire du chahut, elle voulait me changer une seringue assez grosse que j'avais derrière mon lit. Je me souviens, j'en avais deux identiques, toutes deux étaient couleur argent, elles étaient reliées sur mon poignet. Quelques instants après, je ressentis un goût brûlant et acide dans tout mon corps. J'étais bien.

Il était tard le soir, je me souviens que le docteur J. (ce n'était que mon subconscient qui était en alerte) passait et repassait nous voir, je l'imaginais faire des trucs étranges. Tout autour de la salle des infirmières et des aides-soignantes se trouvaient six lits, séparés par de petites cloisons sans porte afin de mieux être surveillés.

C'étaient les soins intensifs.

Je n'ai pas d'autres souvenirs de ce lieu. Je ne me souviens pas de la visite de mon fils ni de celle de mon mari, ni de celle d'A.. . J'y suis restée pendant 23 jours, du 23 avril 2000 au 04 mai 2000 en soins intensifs, puis jusqu'au 16 mai dans le service de neurologie. Ensuite, on m'a changée de chambre. Je me suis retrouvée avec une dame, nos lits n'étaient séparés que par des rideaux de couleur marron qui n'étaient vraiment pas assortis avec les murs.

La solitude me pèse.
Je ne serai plus une personne comme les autres.
Je ne pouvais plus bouger dans le lit, la moitié de mon corps était immobile.
Personne ne m'a écoutée.
J'étais seule.
Seule à l'idée que ma vie allait être un enfer.

Je pensais alors à une personne : maman.
Ma petite maman, des joies, des peines, on en a eues toutes les deux. Tu as mis au monde huit enfants, quatre seulement sont restés en vie, les autres sont décédés alors qu'ils étaient encore jeunes. Quand mon dernier frère qui se nommait Jean Moulin a disparu, tu as écrit un poème :

L'enfant dort

 L'enfant dort
De son dernier sommeil
Il ne verra plus jamais
Le soleil et la lumière
Plus de printemps
Plus de Noël.
Et pourtant, il n'avait que sept ans
Dans sa chambre
Tout semble endormi
Louis le singe reste toujours assis
Les courses folles des autos sont arrêtées
Les livres et les cahiers sont fermés
Le tableau noir reste effacé
Et pourtant un souffle de vie
Deux poissons rouges « coco et fifi »
Attendent le retour de l'enfant
Cet enfant de sept ans
Qui s'appelait Petit Jean

Au petit matin, la ville était endormie, je me réveillais comme elle. Dans la chambre, il y avait toujours cette odeur d'hôpital mais aussi un certain confort. Vu que je suis allongée, on a relevé le dossier de mon lit, c'était difficile car il fallait que je sois assez droite et je partais sur le côté.
J'ai pris enfin mon petit-déjeuner, l'aide-soignante m'a demandé si je voulais du café avec ou sans le lait. Pour le sucre, il a fallu que je lui montre car elle ne comprenait pas que je voulais un café sans sucre. C'était folklorique. Après beaucoup de gesticulations, j'ai enfin pris mon café sans sucre. Le tout avec deux biscottes bien enroulées d'une couche de fraise. Mais je dis, c'est formidable de pouvoir maintenant manger. Extraordinaire de ne plus avoir à manipuler les perfusions. Après je dois mettre ma serviette, comment, je ne saurais le dire. C'est grotesque, avec mes deux mains c'est magique, avec une seule, il faut faire marcher son imagination.

On a rabattu les rideaux. Sur ma droite, une toute petite dame d'un certain âge qui ne voyait pas très bien, restait immobile de manière à délasser sa jambe. Elle avait reçu un coup. J'éprouve une grande contrariété. Je suis comme un navire, je me laisse porter par le vent le plus fort. Là où il faudra que j'aille, j'irai malgré le tumulte où me traîne cet enfer. Je n'ai plus ma place en ce moment. Je ne sais plus. Le bonheur n'est jamais tranquille.

Je me rappelle que l'aide-soignante venait prendre soin de mon corps. Mais je ne crois pas qu'elle garde toutes ses pensées pour elle : c'est dégradant pour moi, je n'ai plus d'intimité. Et puis ce n'est jamais la même personne.
Il y a aussi cette sonde qui me gêne. Quand on me mettait dans mon lit, il y avait des tuyaux partout, on se prenait les jambes dedans.

Quand on allait chez le kiné, on traversait un couloir très étroit, la pièce était sur notre gauche, c'était d'ailleurs très joli. Il fallait faire suivre cette sonde. De temps en temps, on me mettait dans un fauteuil, dans la chambre. J'avais très mal à mon dos. J'en voulais à la terre entière. J'aurais voulu mourir, personne ne s'en serait aperçu. Je m'ennuie. L'ennui, c'est une chose paradoxale. En fait je ne m'ennuie pas car je n'ai pas la notion du temps et je ne fais que dormir.

Le plus possible, on me tenait assise. Mais, je ne pouvais pas rester longtemps dans cette position. Le but des autres c'était que je sois appuyée sur mon séant ou couché. Quand j'allais chez les kinés, c'étaient deux filles absolument charmantes qui me relevaient du fauteuil pour me mettre devant la fenêtre. Elles me tiraient par la jambe pour apposer derrière mes cuisses et mon dos des sangles qui me maintenaient droite. Comme j'étais tenue, je pouvais regarder dehors, j'étais alors émerveillée de voir tous les gens qui passaient.
Quel éblouissement !
Il faisait bon vivre.
C'est à partir de là, quand j'ai vu tous ces gens qui fourmillaient que j'ai eu envie de parcourir le monde.
C'était dans ma tête, j'avais envie de faire un tas de choses. Chez les kinés, je trouvais tout magnifique. Tout ce qu'ils me demandaient je le faisais, bien que ce soit infime comme mouvement.

Dans l'après-midi, Madame P. neuropsychologue, et Madame B. orthophoniste à l'hôpital sont venues me voir. J'ai senti que je n'avais rien à faire avec elles. Je n'éprouvais aucun plaisir à les voir parce que je ne parlais pas.
Quelques jours après une orthophoniste et sa stagiaire sont venues me faire travailler, c'était pour moi un jeu, ça m'amusait, je devais prendre des cartes, les nommer. Je commençais à dire quelques mots, mais je les oubliais immédiatement, il fallait les répéter.
C'est grâce aux kinés ainsi qu'aux orthophonistes, que j'ai pu apprécier les progrès en motricité et en langage après un A.V.C.
L'oublierai-je ?
Non !
L'orthophoniste a autant d'importance que le neurologue ou le neuropsychologue. Il comprend aussi bien nos difficultés.

Un jour, vers huit heures moins le quart, j'ai eu la visite de mon fils Laurent accompagné d'un ami d'enfance. Ils ont décidé de me mettre la tête sous la douche pour me faire un shampooing, je n'en avais pas eu depuis au moins sept jours.
C'est grâce à l'infirmière qui était présente ce jour-là, que j'ai pu avoir enfin les cheveux propres. Les garçons ont su y faire. L'infirmière m'a ouvert la douche, j'étais dans mon fauteuil roulant, je me suis mise en position les cheveux en arrière. Avec mes cheveux mouillés, j'ai fait naître une admiration que l'on voyait dans les yeux de Laurent. P., son ami m'a fait deux shampooings, je peux dire que j'avais les cheveux propres. P. a un salon de coiffure. Avec des gestes lents, il dépliait les serviettes comme si elles flottaient dans les airs. On voyait un voile bleu devant ses yeux. Tous ses gestes, c'était une harmonie. Il m'a taillé les cheveux : c'était une nécessité. Je me sentais bien avec mon teint cireux et mes cheveux coupés.
Toutes mes nuits sont merveilleuses car je dors profondément mais hélas je ne rêve plus, moi qui gardais en mémoire toutes les années même les plus lointaines. Alors que mon fils et son ami me raccompagnaient dans mon « home », ma voisine me signala que j'étais un peu chic pour dormir, j'étais effectivement très bien coiffée.

Le lendemain, ma fille et moi, on décide de faire le tour du parc, moi dans un fauteuil, elle, s'amusait à courir. Je me distrayais déraisonnablement. Je ne pouvais plus m'arrêter de rire.
Etait-ce normal ?
Je ne savais plus si c'était moi ou quelqu'un d'autre qui riait.
On est passé devant les hélicoptères, si seulement ce n'était pas pour secourir les gens, on aurait pu passer un court instant à les regarder ! A l'intérieur, on s'y sent bien il ne faut pas avoir le mal de l'air.

Voilà vingt-cinq jours que je suis à l'hôpital et je m'en vais dans une clinique de réadaptation fonctionnelle.

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