On est si vulnérable

Martine Moulin

Sommaire

- Moi
- Avant
- Les derniers moments
- A l'hôpital
- La Clinique
- Comptes rendus médicaux
- Le retour
- Mes enfants
- Le rêve
- Ma solitude
- Le groupe des aphasiques
- L'or des amazones
- L'YMCA
- Vacances 2002
- Le permis de conduire
- Mes chats
- Tobby
- Tobby et Gribouille
- L'arrivée de Laurent
- « Melle G.R., un si joli faciès »
- Visite à Vienne avec l'YMCA
- Concours de peinture
- Un artiste
- Escapade en Suisse
- Traitement par toxine botulinique
- L'alimentation
- La musique et la danse
- La lecture
- L'ordinateur
- L'île de Ré
- La kinésithérapie
- Epilogue
- Martine Moulin
- Annexes
La clinique

Le château du C. a été construit à partir de 1898 sur le modèle du château de Henri IV et surnommé le château du siècle par la population de C. Devenu petit séminaire après la dernière guerre et jusqu'aux années cinquante, le château du C. abrite depuis 1970 une clinique de rééducation.

Arrivée à la clinique l'après-midi, j'ai eu la visite de l'orthophoniste un court instant et celle de l'ergothérapeute également.
Je n'ai pas envie de parler à tous ces gens.
Quand je leur parle, ils ne m'écoutent pas.
J'en suis arrivée à ça.
Je crois que c'est dommage, je partirai, il y a toujours un endroit où je serai bien, j'en suis sûre.
Pour moi ce monde n'a rien à voir avec moi.
Pour en revenir à l'orthophoniste, je lui parlais en anglais, j'allais devenir anglomane. Après trois jours, mon anglais a disparu.

C. m'avait dit que le cahier était pour le travail, mais aussi qu'il servait de liaison si l'on voulait rencontrer quelqu'un du service ou transmettre un message. C. est une fille charmante, menue, elle avait un certain chic. Je la voyais tous les après-midi à 14 heures . J'avais du plaisir à rencontrer C. Pour moi c'était la première personne à me vouloir du bien. Si les évènements avaient duré, on aurait eu des choses à se raconter. C., j'ai oublié que tu as existée.
C., M.A. et F. travaillaient au rez-de-chaussée.
C., elle était au summum.
M.A., c'est un cas. Elle ignore les gens. Je me souviens pour le travail, elle était là au début et après, on ne la revoyait plus. Il n'y avait pas grand chose à faire de moi.

Au début, j'allais avec mon fauteuil roulant, après j'allais avec une canne.
Il fallait que je réussisse coûte que coûte.
Quand je voyais M.A. ainsi qu'A. venir me laver le matin, j'étais dans tous mes états. J'ai décidé que dorénavant, je ferai ma toilette seule, je serai propre, « propre comme un sou neuf ». On aurait rien à redire.
Je me levais tôt, j'avais déjà préparé mes vêtements la veille. Avec mon fauteuil roulant, je me faufilais dans la salle de bain, ça faisait du bruit. Comme ça, quand M.A. viendrait, j'aurai pris ma douche.
Mes cheveux étaient droits sur ma tête, cela devenait la route de Niort, "chaussée droite comme un i ". Elles se moquèrent de mes cheveux qui se tenaient verticalement. C'était vrai. Depuis ce jour, je fis ma toilette seule.
Tous les jours, je me disais qu'il fallait que ça bouge.
J'avais de l'énergie physique ou morale, j'étais dans un état de grande impatience.
Bien sûr, ce qui est physique influe sur le moral.
Dans mon fauteuil, je n'étais rien qu'un pauvre déchet. Je ne pouvais pas le dire, car je n'avais pas les mots, mais je savais déjà que beaucoup de choses me seraient interdites, danser, courir, sauter. . . Tout n'était et ne serait plus que souvenir. Ma mémoire, il faut la faire travailler. Je voudrais bien faire fonctionner en moi tout ce que j'ai dans le crâne. Je réfléchissais à l'idée « que sera ma vie ? ». Ma vie, elle se fond.

M.A. voulait que j'appelle différents corps de métier au téléphone pour que je réapprenne à me servir de cet appareil.
Je tombe sur une gynécologue pleine de charme, je prends le rendez-vous et je raccroche. Une demi-heure après, M.A. me dit de reprendre le téléphone et de tout annuler. Je n'étais pas bien, je ne voulais pas le faire. Ce n'est pas bien de prendre un rendez-vous et de décommander aussitôt sans raison. J'ai quand même téléphoné, mais une seule fois. J'ai dit : «c'est terminé, je ne le ferai plus ». Je suis sûre que la gynécologue n'a pas compris. Ça, c'est M.A.

J'éprouvais une grande lassitude en ce bel après-midi printanier. Aussi je vais avec mon fauteuil roulant arpenter le sol de la clinique. Devant la clinique s'ouvrait un grand espace de chemin plus ou moins cahoteux. Je traversais la route après avoir dépassé des bancs qui étaient tous occupés. Je me frayais un passage pour aller vers un petit torrent au fond du parc, dans lequel je pouvais découvrir des tortues (espèce végétarienne). Près de ce point d'eau je songe, je m'abandonne…à mes parents, je sentais leur présence.

Ma mère m'a toujours désespérément délaissée. Cette tragédie m'a cruellement éprouvée.
Dans mon enfance à L., ma mère et sa sœur toutes deux mariées habitaient deux maisons côte à côte. Un jour, elles se sont donné rendez-vous pour voir un film, triste au demeurant. Pendant ce temps, ma sœur et moi on jouait, comme le sommeil nous envahissait on a pris place dans le lit.
J'entendais comme un bruit, papa allumait sa torche, je le vis se pencher vers moi en me demandant de le suivre jusqu'à sa chambre. Il était seul, je me couchais à côté de lui, il s'amusa avec mon corps et moi j'étais comme une plante. Je m'exécutais. J'étais comme un oiseau qui volète. Je ne savais pas si je devais aller vers le haut ou vers le bas. Moi à partir de ce jour je n'ai plus rien fait comme les autres, je me sentais différente. Par contre j'adorais les coins, j'allais m'y réfugier, j'allais y dessiner, y écrire. Le samedi et le dimanche, couché sur son lit, papa se mettait les bras en haut, il nous prenait ma sœur et moi, il nous plaquait contre le mur, il nous montait en l'air puis nous projetait au fond du lit, on allait lui embrasser les pieds. Je ne savais vraiment pas qu'on voyait notre petite culotte. On recommençait, plusieurs fois, jusqu'à ce que maman nous appelle pour prendre le petit-déjeuner.
Le chagrin me rongeait parce que je devenais quelqu'un d'autre. Quelque chose en moi se passait. Depuis ce jour, j'aurais dû avertir maman, lui dire ce qui n'allait pas, mais les journées, les mois et les années sont passés sans que je ne dise rien à personne jusqu'à ce que je sois mariée.

Nous sommes allés vivre à M.. Je grandissais. . . . Et tous les dimanches, je devais aller avec papa allumer les bains dans son atelier de chromage. Près de trente mètres de longueur de bains de nickelage permettaient de chromer toutes sortes de pièces en métal.
Là, il ne me laissait pas tranquille. Il me courait après. On se démenait. Une fois je lui ai tiré l'oreille.
Plus tard, maman et moi on a passé quelques jours en Belgique. Ma sœur devait garder mes frères et mon père. Mais au bout de 5 ou 6 jours, elle nous a téléphoné de revenir à M. car la situation avait changé. Elle disait qu'un de mes frères était malade. En fait papa s'était empressé de dormir avec ma sœur. Alors nous avons tiré un trait sur la Belgique, nous sommes rentrées mais nous avons caché la vérité à ma mère. Voici comment j'ai vécu alors, avec mon désarroi, ma maladresse.
Mon père avait quelque chose de frustrant. Tout le monde le prenait pour un Dieu, il était calme, posé, jamais un mot plus haut que l'autre. Mais ce qu'il m'a fait, je crois que jamais je ne le lui pardonnerai.

La promenade arrivait à son terme. J'essaie de gravir péniblement un tronc qui oscillait. Me voilà bien partie !

J'ai dû rebrousser chemin, sous les chênes à l'écorce crevassée, aux feuilles dentelées, aux glands bien lisses. Je n'avais qu'une envie, ressembler à un écureuil. Arrivée à ma chambre j'ai dû me changer de vêtements. Je n'arrêtais pas d'aller vers la fenêtre, l'extérieur me manquait beaucoup. Ma vie chez moi, c'est un lieu que j'aimais. J'étais bien, peut être n'ai-je pas la force d'y revenir pour l'instant.

L'aide-soignante vient me déshabiller vers 18 h 15 mais j'essaie de me débrouiller seule. On attend plus d'un quart d'heure pour manger, j'aurai le temps, je montre une grande détermination à vouloir manger sur ma table, dans « mon deux roues ». Tous les jours, j'espère gagner un peu de routine.
Le lendemain je dois me rendre chez le kiné. Le brancardier vient me chercher pour me faire descendre l'ascenseur. Sur la pente qui va chez le kiné, on ressent une grande excitation de l'esprit. En descendant, il me tarde d'arriver au lendemain pour connaître la même chose, le bruit que nous faisons exalte notre enthousiasme.
Je crois que chez le kiné cela devenait long. Je ne m'en souviens pas du temps passé, si c'était une ou deux heures. Cet homme parlait à une personne qu'il connaissait, qui lui répondait mieux que moi. Il me semblait bizarre.

Au début, mon mari venait s'occuper de moi. Il prenait « mon deux roues », les chemins dans le parc n'étaient pas assez larges pour lui. Je n'étais pas comme il faut, ma récupération n'allait pas assez vite. Un jour, il est venu avec moi chez le docteur T. de la rééducation et de la réadaptation fonctionnelle. Là, il s'était mis dans la partie du plus fort. Il pouvait dire ce qu'il voulait, je n'avais aucun mot qui sortait de moi-même. J'étais prise au piège. Je n'arrivais pas à le feinter. Quand on divorce, on est finalement un couple qui se déchire, ce n'est pas un secret. A la suite d'une dispute, moi et M. on se querellait, je me suis retrouvée avec des bleus sur tout le corps donc je me dirigeais droit sur l'hôpital. J'étais vermoulue. Je n'en pouvais plus. On m'a fait patienter, c'était long, alors pour finir je suis partie, j'étais affaiblie. En rentrant, je me suis couchée jusqu'au lendemain matin. M. n'a rien compris. J'ai dû combattre mes ecchymoses. Je n'aurais jamais dû connaître ce qu'est un divorce. Ce n'était pas ce genre de vie que j'aurais souhaité.

Le directeur de mon école disait « vouloir c'est pouvoir ». C'était un féru des proverbes.
Ça me hante ! Je n'ai pas assez de volonté.
Quand une main tombait, ce n'était pas la mienne.
Plein de choses ! Pourquoi ? Je n'aurais pas dû être là.
Le divorce, ce sont les enfants qui ne laissent pas indifférents. Surtout mon fils.

Mais j'en reviens à la clinique, après l'entrevue avec mon mari et le docteur T., ce dernier convoquait l'orthophoniste, le kiné, l'ergothérapeute et moi-même tous les mois, pour savoir si tout se passait bien. Et le docteur T. a eu la méchanceté de dire que j'avais donné une gifle à mon mari. Je ne pouvais répondre. Personne n'a pu me demander des explications. C'est le seul moment où depuis mon A.V.C., je ne savais plus ce qu'étaient le bien et le mal. J'étais anéantie par ces paroles. Je suis allée en ergothérapie, mais je ne me sentais pas bien, j'ai dû regagner ma chambre, effondrée.

Quand je suis retournée chez le kiné le lendemain, il y avait comme un malentendu, quelque chose qui s'était passé chez moi. Je me sentais rejetée.

Même les gens que je connaissais avant s'en allaient. Peut-être était-ce de ma faute, à cause de ma maladie. Dans l'après-midi, en ergothérapie, je dois effectuer un dessin, il s'agissait d'animaux de la basse-cour, par exemple un lapin que je fais sur un fond violet à pois verts. Le pourtour est jaune. D'ailleurs ii y a un dessin que je n'ai pas ramené, je l'avais fait sur un livre.

Après quelque temps passé à la clinique, je ressentais l'ennui. Le C., on en a vite fait le tour.
Un jour, quelle ne fut pas ma surprise, on me changea de chambre ! Vous rendez-vous compte !
Mais c'est une chambre à deux lits. Je suis restée seule le samedi et le dimanche. Le lundi, une dame vient frapper à ma porte. Elle me paraît assez gentille. Elle ne resterait que deux semaines avec moi, elle a du mal à plier son genou gauche, il lui est nécessaire de se maintenir avec une canne. Elle s'appelle A. Elle portait des vêtements de la haute couture, du parfum, de beaux sous-vêtements, cela me donnait du courage pour avancer, ça tient à très peu de choses.
Le matin, à 9 heures , elle partait et moi à 9 heures 30 minutes, pour nos différentes activités. On se retrouvait à 16 heures 30 dans la chambre.

Un après-midi, j'ai pu en revenant de chez l'orthophoniste voir L., ma meilleure amie et son mari qui d'ailleurs très gentiment, essayait d'avoir une conversation avec moi. J'étais confuse.

Des jours, j'arrive à me faire comprendre, d'autres jours, non. Même maintenant, j'ai du mal à suivre ce que les gens attendent de moi. J'ai toujours l'impression que ça ne va pas assez vite, j'ai de l'énergie mais je ne peux avancer comme je le souhaite. Il faut que je me mette dans la tête que ce ne sera pas comme avant. Mais maintenant je n'ai pas envie de parler avec les gens, de chercher mes mots, il faut que la conversation tourne court. Les jours se suivent et ne se ressemblent pas.

Un autre après-midi, c'est un restaurateur d'art qui est passé avec sa femme. Il venait voir où en étaient les encadrements que je devais lui préparer. Il s'agissait d'une dorure pour 2 tableaux. L'un était fini, l'autre pas. J'ai donc décidé d'aller le lui rendre quand je serai sortie et que je serai chez A. Le passage fut bref. La discussion n'est pas très approfondie.

Un jour que voit-on arriver, je ne m'y attendais pas « J. ! » J'avoue que cela créa un sentiment imprévu, plutôt agréable. Il m'a offert des fleurs de son jardin et et même ce qu'il fait très bien aussi c'est la pâte à choux. Un délice ! Ensuite, il revenait de faire une randonnée à Saint Jacques de Compostelle. (C'est une métropole religieuse en Espagne, c'est un lieu de pèlerinage des plus importants de l'occident chrétien, depuis le IXe siècle). Le repas du soir était prêt. J. était toujours là. J'ai dû commencer à manger. Emilie et Laurent trépignaient car depuis tout l'après-midi, ils n'en pouvaient plus, ils attendaient son départ. Après de maints efforts, le voilà parti. Il est basque, il joue très bien de la chistera.

Lundi matin, j'aurai une autre voisine. En attendant, je dors seule pour une nuit. En revenant de chez l'ergothérapeute, j'ai aperçu une autre malade qui avait pris place dans notre chambre. Elle s'est fait renverser par une voiture. En discutant avec moi, elle voudrait que je lui donne des cours de dessin, mais j'ai du mal à me faire comprendre. Cela fait 2 semaines que je suis avec ma voisine. Le soir, elle fait des futilités, elle danse pendant que je la regarde. Je ne danserai plus jamais comme elle. Mais, je me régale, au sens propre du terme. Sur sa table de nuit, il y avait un bouddha qu'elle avait ramené de chez elle.
Qu'est-ce qu'un bouddha ? « Celui qui s'éveille à la connaissance parfaite de la vérité ».

L'après-midi, dans un coin isolé du parc, je lisais un livre que j'avais pris à la bibliothèque. Mais je fus obligée de le recommencer plusieurs fois. Je n'arrivais pas à comprendre à la première lecture. A la deuxième c'était un peu mieux. J'aurais cru pouvoir le finir, mais j'ai dû le rendre avant. C'était sur l'histoire de l'esclavage. Le peu que je m'en souvienne, c'était intéressant, mais je ne me rappelle plus du titre.

Avec M.A. on a décidé de revenir dans mon village pour voir si je pouvais retourner dans ma maison. Emilie nous a rejoints. M.A. m'a conseillé de changer de logement car le rez-de-chaussée présente deux marches pour accéder au jardin, et l'escalier menant en haut est dangereux. Une rampe serait nécessaire et éviterait la chute. Quand j'ai voulu descendre de l'étage, ma dernière heure était atteinte, je ne pouvais pas me retenir, M..A., me surveillait, grand bien n'y fasse, j'ai glissé de tout mon long et je suis tombée jusqu'en bas !
Evidemment, sur le trajet du retour, c'était peine perdue, je réalisai que je ne pourrais pas revenir dans ma maison. Notre conversation s'est déroulée avec frénésie. Mais M.A avait raison. Il faudra que Laurent trouve dans un magasin des poignées et une rampe pour éviter de chuter dans les escaliers.

Je voyais le temps passer trop vite.
Il est rare de voir un aphasique qui rêve.
Aujourd'hui c'est le jour où je change de chambre. C'est le pied ! Un lit rien que pour moi. Au début, celle où j'étais était confortable, mais dans la salle de bain je n'arrivais pas à passer mon fauteuil, donc dans l'après-midi je suis allée ailleurs. Il y avait une porte-fenêtre sur un balcon ce qui donnait à la chambre un air magistral. Une pièce où je n'étouffais pas quand la chaleur entrait, elle était en retrait avec vue sur le jardin.
Les jours à venir me semblaient inépuisables car je désirais retourner dans mon logis. Maintenant, je marchais avec une canne que le kiné m'avait offerte gentiment pour aller dehors. Mon départ approche, voici le compte rendu des médecins, de l'orthophoniste et de l'ergothérapeute.

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