Le 08/08/2000 , un matin au rez-de-chaussée de la clinique, Emilie et moi avons réglé la télévision. Je me sentais des ailes. Le dernier jour est arrivé. Tout ce temps, je me débats pour en sortir, mais ce n'est pas fini. Je me souviens davantage du passé que du présent.
Je suis enfin revenue dans mon village. A. attendait patiemment mon retour. Je suis restée quelques jours chez lui. Dans la chambre, je sentais la rosée du matin. Les senteurs d'un soir d'été que l'on hume. Les arbres ont un arôme agréable. Tout avait une odeur exquise. Les rosiers, les pivoines, les dahlias, les pois de senteur et même les fèves répandaient un parfum extraordinaire. Pendant quelques jours, j'étais bien. Je respirais à pleins poumons. L'air tiédi par le soleil m'attrapait par ruse.
Le matin, le kiné ainsi que l'orthophoniste passaient. L'aide familiale se rendait chez A. pour m'apporter les repas du midi et du soir. Après ma sieste, je regardais la télévision jusqu'à ce qu'A. vienne à ma rencontre. C'était un moment agréable, où j'éprouvais du plaisir. Je le regardais pleine de compassion, il se promenait le haut du torse découvert.
C'était à s'y méprendre, on aurait dit une « figure humaine » sans tête ni membre, juste ce qu'il y a de mieux chez le mâle. J'avais très envie d'être auprès de lui, il comptait pour moi autant que moi je comptais pour lui, et il le savait. On ne voyait pas le temps s'écouler. On allait vers le moulin avec ma canne, je ne devais pas monter les escaliers, il n'y avait pas de rampe. Avant, j'escaladais la corniche pour regarder aussi loin que je le pouvais. Les photos que j'ai prises en font foi. Le soir venu, par un temps un peu couvert, A. allumait la cheminée. Le bois était imbibé d'huile, cela suintait. J'éprouve quelques frissons. Quand je vois les ramées rougir et l'âtre prendre les couleurs de la braise et des tisons, comme je suis bien !
Mais ma maison me manque.
Le matin, c'est moi qui me levais la première. Je me faisais une joie. Je préparais un léger petit-déjeuner, pendant ce temps, il vaquait à son hygiène. Il revenait dans la cuisine, imprégné d'une odeur agréable. Il partait à 7 h 30 jusqu'au soir 17 h 30. Mais je n'en peux plus, je vais partir.
La distraction fut de courte durée. Je m'ennuyais. J'éprouvais du souci de ne pas savoir ce qu'il m'arrivait. Les circonstances font que j'ai envie de partir et de rentrer chez moi.
J'ai attendu le lendemain pour pouvoir changer de cadre de vie. Le soir, j'ai rassemblé les quelques objets que j'avais déposés chez A.
Quel moment agréable ! Demain, je traînerai ma jambe droite sur mon sol, chez moi.
Ah ! J'y pense, c'est un jour béni. Je remercie, glorifie le médecin qui m'a soignée, quel qu'il soit, et qui m'a laissée sortir du centre de rééducation, je vais enfin revenir chez moi.
Dès que je suis dans le noir, je me sens bien. Je suis moi-même. Je ne recule devant rien.
Les gens sont si indifférents ils se fichent de ce qu'il advient de vous.
Chez A., la dernière nuit est terminée. On partira à 16 heures . Il me tarde d'être arrivée à la demi-journée, à l'heure fatidique. C'est le moment le plus intense que je connaisse.
Voilà le départ !
Ma voisine ne se trouve pas chez elle, c'est un grand soulagement. Après qu'A. m'ait accompagnée qu'est-il devenu ? A-t-il pleuré, s'est-il lamenté sur son sort ? Je suis réellement bien dans ma maison. Quand A. fut parti, j'ai descendu et remonté les escaliers plusieurs fois. On aurait dit une folle mais pour moi c'était important. J'étais autonome. Je pouvais restée à mon domicile, monter à l'étage et redescendre . . . Les premiers jours, quand le soir arrivait, j'avais peur comme si on allait me prendre. J'éprouvais la sensation de vomir, dans mon corps des frissons d'angoisse naissaient, je me suis recroquevillée dans mon lit. Dans la nuit, j'éprouvais un moment d'effroi. Je ne savais plus où j'étais. Je me levais donc, je prenais un livre, je lisais quelques pages. Les jours suivants, j'étais vaseuse.
Un après-midi, un samedi. On sonne à la porte. C'est une étudiante en psychologie avec son mari ou un futur conjoint, je ne sais pas. Elle vient faire une enquête sur les aphasiques. Je les envoie dans la salle à manger, j'ai dressé des chaises, finalement, on se détendra mieux sur un canapé. L'étudiante m'explique, me pose des questions mais ne me regarde pas, c'est marrant ! Elle était dure, je ne lui en voulais pas.
Ces gens ne représentaient rien pour moi.
Ils paraissaient insignifiants ! Voire quelconques !
J'ai lu, dessiné, écrit, on dénombre un peu d'erreurs de mots dans l'écriture. Le jeune homme était très effacé. L'étudiante, quand elle a pris des décisions, elle est tenace, je n'arrive pas à avoir le dernier mot. Quand ils furent partis, à mon irrésistible envie de rire, se mêlait une profonde détresse. Mon émotion était grande, cette visite m'avait contrariée. Mais j'en verrai d'autres. Mes relations avec les gens seront différentes. Les choses ne seront plus pareilles. Les gens devraient me prendre telle que je suis !
A la pharmacie, je ne suis pas à l'aise. Les personnes devraient faire un effort, même si j'ai quelques propos incohérents. La première fois que j'ai dû aller à la boulangerie, une fois mon tour venu, je ne savais pas quel pain il me fallait. J'ai pris un pain quelconque. Pour le payer, j'ai dû donner mon porte-monnaie à la vendeuse. D'ailleurs à la boulangerie, je le donne encore. Mais chez les autres commerçants, cela dépend, c'est soit un chèque que je signe avant, soit une carte bleue, même si j'ai toujours des problèmes pour mémoriser le code.
Les semaines passèrent, on s'habitue à cet état de fait. Si j'habitais dans une grande ville, ce serait encore plus difficile, C. est un petit village, je pense que je me débrouille mieux qu'en ville. Si j'étais seule, vivant à T., que serait ma vie, je ne sortirais pas, je resterais enfermée.
Et s'il fallait me vêtir, manger, être dans un fauteuil, parler peu, pour moi ce serait un ultime passage. Il faudrait en finir. Si j'étais grabataire, qui s'occuperait de moi ? Ce ne serait pas mes enfants. Tout ça me préoccupe. J'y pense souvent. Je serais dans ma chambre, en train de regarder les mouches voler. Si j'étais placée en institution, je préfèrerais mourir. Même pour les autres, la famille, l'entourage, ce serait mieux.
A C., je sors un peu, les gens m'invitent quelquefois. Mais mes difficultés de locomotion restreignent mes déplacements. Si les gens habitent trop loin, le trajet est trop fatiguant, surtout que c'est un village accidenté, je peux monter les côtes, mais j'ai du mal à les redescendre. Si les gens habitent à l'extérieur de C., comme je n'ai pas encore de véhicule adapté, je ne peux m'y rendre. Mais de toute façon, quand je suis seule, je suis bien, je fais ce que je veux. J'ai toujours été solitaire, depuis mon enfance, mais l'aphasie a certainement accentué ma recherche de l'isolement.
Depuis que je suis à la maison, c'est un amour imaginaire, sans scrupule, qui vient me réconforter.
Je suis divinement plus ultra : c'est beau, même grandiose de se sentir comme ça. Des jours ça va mal, j'éprouve un petit pincement au coeur. C'est tout bon ou tout mauvais.
Quand je mitonne des petits plats, je hume une odeur de thym, de persil, d'ail, je prépare des poireaux ou des tomates, je fais de la ratatouille, je me débrouille. Au début, je m'arrangeais pour que l'aide ménagère collabore avec moi, je participais à peler les pommes de terre ou autre chose et pendant ce temps, elle vaquait à ses occupations. Elle me rendait service.
Un matin, A., vient me chercher, son fils le réclame pour mettre une penderie dans sa chambre. Nous nous sommes rendus dans sa maison. A. m'a installé une chaise dans la pièce vide. Je le regardais bricoler. Je m'ennuyais.
On chantonne des refrains connus, je fredonne, il sent bien que je n'éprouve rien, je n'éprouve aucun intérêt à cette situation. Je sens en moi une grande mélancolie. J'ai le cafard. La maîtresse de la maison, F, qui est la belle-fille d'A., mettait le couvert. Ça me donnait un nouvel élan. Quand le repas fut terminé, je pris un catalogue pour regarder la mode. F. m'a donné un livre sur Flaubert. Je lui redonnerai quand je l'aurai lu. La soirée terminée, accompagnée d'A., on reprend la route de C. Il me laisse devant ma maison, dans la voiture on n'a pas parlé, c'était froid.
Quand il partit, ma porte barricadée à double tour j'ai décidé d'écrire un petit poème sur A.
Ma vie sans toi
Hier, j'ai rêvé que tu venais
Sévère et sombre
Et m'empoignais violemment
Puis me traînais avec rudesse
Dans ta chambre et ton lit mal plié
Jusqu'au moment où tes mains caressantes
Aimantes m'ont fait t'aimer davantage
Et moi, je n'étais plus qu'une loque
Un rien
Plus rien
C'est alors au fond de l'anéantissement
Que mon âme a eu soif de toi.
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